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dimanche 29 avril 2012

lectrice publique, un métier ?


La rencontre entre les élèves du collège de la Nadière à Port la Nouvelle et Valérie Schlee a été l'occasion de découvrir un métier : Lectrice.
Les adolescents s'étonnent que l'on puisse ainsi discuter une heure durant sur un métier qui n'existe pas. Comment peut-on prétendre être lectrice professionnelle ? Ainsi la première question dit tout le scepticisme des élèves :

Pourquoi pas un autre métier ?
Valérie : J'ai exercé un autre métier avant d'être lectrice.
J’ai été animatrice d’ateliers d’écriture pendant dix ans. Il existe toutes sortes d’ateliers d’écriture ; pour ma part le but premier était d’encourager et de donner des outils à chacun, par l’expérience, pour devenir un lecteur plus vigilant, plus exigeant. Il était déjà question de lecture !
Mais le premier métier que j’ai exercé et vraiment choisi depuis l’enfance, c’était mère au foyer : un métier très polyvalent qui m’a aussi laissé le temps de la lecture et de l’écriture.
Une lecture personnelle, celle que je faisais à mes enfants, celle que je donnais bénévolement dans les écoles de mes enfants. Il y a des gens qui pensent que lire des histoires aux enfants n'a aucun intérêt. Ce n'est pas mon cas. La lecture c’est avant tout une histoire singulière : chacun a un rapport particulier à la lecture.
En quelques mots, la mienne a commencé par la lecture que mon père et ma mère nous donnaient à mon frère ma sœur et moi quand nous étions petits. Lecture à voix haute en premier lieu. Lieu aussi d’une bibliothèque dans différents endroits de l’appartement familial : entrée, salon, chambres à coucher, bureau…lecture à portée de main ! Lieu d’une voix : ma mère lisait de la poésie en allemand, en français, à voix haute. Elle ne nous lisait pas, elle s’incorporait la poésie, la musique de la langue, par sa voix déclamant, pour elle avant tout. Nous baignions dans la lecture.
Lire fait partie intégrante de ma vie.
Dans mon travail de lectrice, ce que j'aime c'est de partager des lectures et si possible, donner envie de lire. Si on reste tout seul chez soi sans voir personne, on ne peut pas tomber amoureux ! Avec la lecture, c’est pareil : si on ne lit pas, si on ne vous lit pas de textes, de livres, on ne peut pas rencontrer un livre, un auteur, on ne peut pas découvrir cet amour de la lecture. Je veux provoquer cette possibilité de tomber amoureux d'un texte.
A qui, pour qui je lis ? Aujourd’hui, très peu aux enfants, mais plutôt aux adolescents et aux adultes. C’est une question de sensibilité. On lit beaucoup pour les enfants, en bibliothèque, à l’école maternelle, primaire ; après ça se perd. Il m’a vite semblé plus important de lire pour les plus grands.

Est-ce que vous faites du théâtre ?
Valérie : Non. La lecture à haute voix n'est pas théatralisée. Le comédien s'implique forcément dans le texte. Il interprète le texte avec sa personnalité. Moi je choisis le texte. Ce qui m'intéresse c'est de mettre le texte en avant, m'effacer pour qu'il ne reste que les mots de l'auteur. La question de la lecture neutre est vaste… Juste cette phrase de Antonio Machado dans “Juan de Mairena” : Mareina n’était pas un récitant de poèmes. Il se contentait de lire sans gesticulations, d’un ton neutre, légèrement chantant. Il portait l’accent de l’émotion là où il supposait que le poète l’y avait porté. Comme il n’était pas non plus un virtuose de la lecture, il ne prétendait jamais, en lisant des vers ou de la prose, que l’on dise de lui : Comme cet homme lit bien ! mais au contraire : Comme c’est bien, ce que lit cet homme ! et peu lui importait que l’on ajoute: Dommage qu’il ne lise pas mieux ! Il répugnait à lire ses propres vers, qui n’étaient plus à ses yeux que cendres après le feu, copeaux de menuiserie, rebuts sans intérêt. Les entendre déclamer, chanter, bramer par des récitants ou, pire encore par des récitantes professionnelles, l’aurait horripilé. Il aimait en revanche les entendre réciter par les enfants des écoles.”
Comme le métier de comédien, la lecture à voix haute se travaille ! Il existe des stages, des formations de lecture à voix haute. Il y a des techniques de travail de la voix, de la présence, de l’espace, du rapport à l’auditoire. Et un long travail de choix des textes en fonction du public qui va les recevoir. On ne lit pas de la même façon et pas les mêmes extraits, si c’est pour donner envie de lire ou si c’est pour un public de “connaisseurs”.

Quelle distance vous mettez entre vous et le texte ?
Valérie : Celle que je mets quand je réécris mes propres textes, c’est à dire que je tente de me mettre à la portée de celui qui lit ou entend. Imaginant, à l’extrême, que je lis pour quelqu’un dont le français n’est pas la langue maternelle, ou pour quelqu’un qui déchiffre un texte, ou qui entend mal, ou simplement qui lit pour lui-même. J’aime bien ce que dit Dominique Sampiero dans “Celui qui dit les mots avec sa bouche”: “Je dis lecture, pour souligner les yeux baissés, l’attention portée au texte comme un marcheur à son chemin, la fragilité, la dépendance, une sorte de bague au doigt de l’instant, l’acteur quand il lit un texte, qui est-il ? Et qui suis-je moi qui le reçoit ? Il ne me rend rien. C’est pire, plus grave. Il me donne. Et j’ai l’impression d’entendre pour la première fois, j’ai l’impression qu’il me donne enfin le texte, et qu’écrire n’avait pas suffit.”


Vous écrivez quoi ?
Valérie : J'écris de la poésie, de la prose poétique. Dans ma propre pratique d’écriture, une des étapes de réécriture, de travail sur le texte, en passe par la lecture à voix haute, parfois enregistrée. A la 1ère lecture à voix haute, j’entends, je sens où le texte accroche, où le rythme est cassé, où les mots défont la musique ou le sens, où les lourdeurs s’amoncellent. Ensuite, à l’écoute de l’enregistrement –manière de recul – je repère encore d’autres scories ou en tire des fils pour poursuivre l’écriture.
C’est un peu le « gueuloir » de Flaubert : il s'interrompait régulièrement pour gueuler (d'où le nom de gueuloir) ses textes, les mettant à l'épreuve de l'oral pour vérifier la cohérence et la pureté de chaque proposition : les phrases mal écrites ne résistent pas à cette épreuve ; elles oppressent la poitrine, gênent les battements du cœur et se trouvent ainsi en dehors des conditions de la vie. Mais attention, on ne parle pas ici d'une simple déclamation orale, ou d'une lecture plate et morne : le mot gueuler prend toute sa dimension, déployant les décibels, laissant Flaubert les poumons en feu.

Comment vit-on de la lecture ?
Valérie : C’est toute une entreprise ! On peut exercer cette activité dans le cadre d’une association et être salariée ou créer une micro-entreprise en profession libérale. J’ai choisi cette deuxième solution. Je facture mes lectures, paie des charges sociales, m’occupe de ma comptabiblité. Pour ce métier je suis rentrée dans la case APE “métiers du spectacle”. C’est aussi créer des supports d’information ou de “publicité”, parce qu’il faut se faire connaître et trouver des contrats. On peut diversifier son activité : lectures en bibliothèque, en médiathèque, dans les colleges et lycées, sur des lieux d’expositions d’art, mais aussi proposer des ateliers de lecture à voix haute, ou intervenir comme formateur dans des écoles, universités ou formations professionnelles. Cela fait 3 ans que j’exerce cette activité de lectrice et je gagne encore très peu d’argent. Il y a des périodes dans l’année où les demandes se concentrent et puis d’autres où il n’y a pas de travail. Mais j’ai fait le choix d’une activité qui me passionne, qui me laisse une grande liberté de gestion de mon temps (et aussi du temps pour écrire !) ce qui compense largement un maigre budget !

Est ce que la lecture peut rester un plaisir lorsqu'elle est commandée ?
Valérie : Un plaisir pour qui et commandée par qui ?
Un plaisir pour les jeunes que les programmes scolaires obligent à lire ? la lecture peut rester ou devenir un plaisir selon la manière dont elle est amenée ou orchestrée par les enseignants et par la rencontre avec des lecteurs ! Le contexte familial est très important aussi. Si les jeunes qui goûtent à la lecture plaisir pouvaient devenir des parents lecteurs, ce serait formidable ! Je pense que le plus important est de créer les conditions favorables à un plaisir de la lecture. Le “travail” sur les textes se fait alors beaucoup plus spontanément, parce que le texte “travaille” le lecteur ! On créé un appétit ! J’aime bien ce texte du poète Patrick Dubost : “lire n’est pas nécessairement analyser, n’est pas nécessairement “comprendre”. A la piscine, on ne demande pas au nageur la composition de l’eau, le nombre et la répartition des baigneurs, ou pourquoi telle nage sous tel saint du calendrier. On ne lui demande pas de décrire en crawlant l’architecture ou l’acoustique du lieu, ou d’expliquer un oiseau prisonnier sous les voûtes, ou de singer au mieux la traversée d’un phoque olympique. On ne lui demande pas d’apprendre par coeur les heures d’ouverture ou de s’emmerder à siffler sur un banc toute la durée d’un cours sur la brasse papillon. Non. On ne lui demande pas, pour finir, avant chaque plongeon, de remonter un sens caché de là : tout au fond de la piscine. Non. On laisse nager les nageurs. On laisse nager les nageurs. Et les piscines font le plein.”
Un plaisir pour la lectrice à qui on commande des lectures ? Dans les périodes où les commandes s’amoncellent, il m’arrive parfois de perdre un peu du plaisir, parce que le temps de la lecture est grignoté par le manque de temps justement ! Ensuite il y a les textes ou les auteurs commandés que je ne considère pas toujours comme passionnants : là le plaisir peut être émoussé. J’ai choisi cette activité parce que j’aime lire absolument, que la curiosité reste un moteur et que je pense nécessaire le développement, la complexification de la pensée grâce à la lecture, dans un monde où la simplification de la pensée mène au fascisme. C’est donc un plaisir motivé et renouvelé !


Site CDDP d'un livre à l'Aude - Marie-Laure de Capella

5 commentaires:

  1. j'aimerais moi aussi devenir lectrice.Pourriez-vous me donner vos coordonnées que je puisse échanger vec vous?Cordialement.I.Verrey

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  2. Isabelle, merci de m'envoyer un mail sur cesilence@gmail.com, que je puisse vous répondre !

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  3. Bonjour,
    Je viens de lire votre blog avec intérêt et m'y retrouve quelque peu... je fais effectivement partie de ces femmes qui ont effectivement choisi d'exercer le métier de mère au foyer... beaucoup moins réducteur que bon nombre de personnes ne le pense...mais tellement peu reconnu !
    moi aussi j'ai lu des histoires à mes enfants, mais aussi à mes élèves lorsque j'étais enseignante... bien avant...
    j'ai la cinquantaine et j'ai envie moi aussi de lire, de vivre cette aventure de mettre en vie es textes.
    j'aimerais échanger avec vous.

    Je vous invite à aller sur mon profil viadéo, afin de me connaitre un peu plus.

    A très bientôt, je l'espère.

    Marie-Françoise Leroy

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