Nombre total de pages vues

lundi 17 août 2015

les 4e par l'OBS






Une après-midi en juillet, on a passé quelques heures dans une librairie cherbourgeoise et on a regardé les clients s’adonner à cette activité étrange qui consiste à humer un livre. Il est apparu que nous effectuons presque tous les mêmes gestes.
Le chaland type, une fois qu’il a pris connaissance d’une couverture, d’un titre et d’un nom d’auteur, a pour premier réflexe de retourner l’ouvrage. Pas assez longtemps pour lire la quatrième de couverture. Il en attrape les premières lignes, ou la scanne en vitesse. Puis, s’il ne repose pas le livre, il l’ouvre vers le milieu. Il regarde de quoi la page est faite. aussi, il reste peu de temps et feuillette, d’un geste à la fois expert et nonchalant.
S’il poursuit, il revient à la quatrième, qu’il lit plus en détail. Parfois, il rouvre le livre, à la première page cette fois, et tente une première incursion dans le récit, sur quelques lignes. C’est dans cet aller-retour mystérieux entre le texte et la quatrième – mystérieux parce qu’on sait ce qu’il regarde, mais on ne sait pas ce qu’il cherche – que se joue le précieux «acte d’achat». (Ce jour- à Cherbourg, personne n’a rien acheté.)
La quatrième de couverture est évidemment censée charmer le lecteur. Elle est une page de pub. «Donner envie de lire le livre», nous dit Olivier Cohen, patron des Editions de l’Olivier. Mais les fonctions de ce petit texte sont nombreuses, et complexes: il doit tout à la fois résumer l’intrigue, indiquer le genre littéraire dans lequel le livre s'inscrit, donner à sentir la phrase de l’auteur, vanter ses qualités, énumérer les thématiques abordées dans le récit, résumer son propos général, le situer dans une oeuvre.
L’efficacité commerciale de la quatrième de couverture n’est pas prouvée. Un représentant juge que c’est «hyper-important», mais un libraire assure que «les gens se décident d’abord en feuilletant». «Il y a l’inusable enquête annuelle qui vient nous dire que le déclenchement de l’acte d’achat est dû : 1) au bouche-à-oreille; 2) à la presse; 3) à la quatrième, dit Thomas Simonnet, éditeur chez Gallimard. Mais je ne sais pas. Personne n’a essayé d’écrire une quatrième qui repousse les gens.» Il semblerait au contraire que beaucoup s’y efforcent.

"Déchirant de lucidité"

L’éditeur du livre se charge normalement de rédiger sa «quatre». Chez l’Olivier, c’est inscrit dans les contrats, et le patron de la maison considère que la quatrième «ne fait pas partie du livre». Pour Thomas Simonnet, c’est «une prérogative de l’éditeur»:
C’est un moment périlleux. On écrit 1 000 signes qui vont délimiter le texte, et peut-être le réduire. Parfois, ça ne marche pas. Ça fait plat, on a l’impression qu’il y a eu 500 livres comme ça. Mais c’est aussi un moment fort. On dit publiquement quelque chose du livre pour la première et la dernière fois.
Avant ça, l’éditeur a produit plusieurs textes: une fiche de lecture à la réception du manuscrit, un argumentaire commercial détaillé qui donne des éléments de langage aux représentants, des résumés plus ou moins longs qui finissent sur les sites de vente ou les catalogues de distributeur.
La quatrième est souvent issue de ces documents internes, ce qui peut expliquer sa pesanteur. Au dos d’«Un cheval entre dans un bar», de David Grossman (Seuil), on trouve ce pâté qui ne peut avoir été généré qu’en plusieurs fois :
Car ce soir-, Dovalé met à nu la déchirure de son existence : le choix terrible et fatal qu’il a dû faire à l’adolescence. [...] Le récit évolue sur une frontière mouvante entre réalité et inconscient, sentiments violents et actes inaboutis, tandis que l’humour et la dérision colorent les épisodes poignants.
La quatrième a une origine commerciale et une vocation promotionnelle. On y pratique un art presque hystérique de l’éloge. L’argumentaire commercial de «Boussole», de Mathias Enard (Actes Sud), affirme que
l’auteur de “Zone” orchestre une quête éperdue et délibérée de l’autre en soi et s’y montre vertigineux d’érudition, irrésistible de mélancolie et déchirant de lucidité.
Le texte est depuis devenu plus sobre («tout en érudition généreuse et en humour doux-amer»). Mais on y retrouve cette voix improbable et caractéristique : celle de l’éditeur qui, par une étrange coïncidence, adore ce qu’il cherche à vendre.
Une idée assez répandue dans l’édition veut que les écrivains ne soient pas les mieux placés pour présenter leur travail. «Ce serait un peu gênant pour un auteur de devoir écrire que son roman est déchirant», dit Olivier Cohen. Certains sont regardants. Modiano aime qu’on y mette un extrait, et le choisit avec soin. Christian Oster, à l’Olivier, tient à bannir toute forme de commentaire.
(La chouette présentation du «Coeur du problème», son prochain roman : «En rentrant chez lui, Simon découvre un homme mort au milieu du salon. Diane, sa femme, qui, selon toute vraisemblance, a poussé l’homme par-dessus la balustrade, lui annonce qu’elle s’en va. Elle ne donnera plus de nouvelles. Simon, resté seul avec le corps, va devoir prendre les décisions qui s’imposent.»)
Beaucoup d’auteurs sont très mécontents de ce qu’on fait dans leur dos, mais ils ne tiennent pas à s’épancher publiquement. Une romancière, publiée dans une maison comme il faut, nous dit, la rage dans la voix: «Il faut toujours le faire soi-même. Ce qu’ils proposent, c’est toujours nul.» Julien Green disait à propos des «prière d’insérer» : «Si je ne le fais pas, un autre le fera à ma place, et plus mal encore.»
Globalement les quatrièmes d’écrivain sont meilleures, quand c’est un bon écrivain. Plus courtes, moins scolaires. P.O.L confie par principe la tâche à l’auteur. Nicolas Fargues vient de rédiger sa dixième, pour «Au pays du p’tit». «Dans leur grande majorité, ces quatrièmes ont été très pénibles à écrire, dit-il. Et ratées, le plus souvent. J’aimerais être accrocheur, mais un étrange souci de déontologie m’empêche tout racolage. J’aurais honte de survendre mon livre.»

"Un héros comme vous n'en avez jamais vu !"

Il n’y a pas eu de travaux définitifs sur la quatrième de couverture. Gérard Genette en parle brièvement dans «Seuils», livre qu’il a consacré aux à-côtés du livre, qu'il nommait le paratexte. Les historiens de l’édition ne savent pas précisément quand elle est apparue. On en trouve très tôt aux Etats- Unis, où la tradition du blurb, mot élogieux adressé sur commande par un autre auteur et imprimé sur le livre, date du XIXe siècle. La première édition de «The Great Gatsby» de Fitzgerald, en 1925, possède sur sa jaquette une quatrième en bonne et due forme, qui semble avoir été rédigée par un forain («Un héros comme vous n’en avez jamais vu !»).
Au même moment en France, sur la dernière de «couv», il y a une liste de titres publiés chez le même éditeur, ou rien. Selon un collectionneur, François Bogliolo, le premier à l’utiliser pour faire la promo du livre est Edmond Charlot, éditeur de Camus à Alger. Début 1949, sur un ouvrage d’Emmanuel Roblès et deux d’Alberto Moravia, il a l’idée d’imprimer le «prière d’insérer», d’ordinaire destiné aux journalistes, à l’arrière. Sans doute un moyen de faire face à la pénurie de papier. Quelques années plus tard, partout en France, les dos de livre se couvrent massivement.
«C’est le reflet d’un changement profond dans l’édition», dit Pascal Fouché, historien du livre qui a dirigé “l’Edition française depuis 1945” :
Avant guerre, les livres étaient des objets de semi-luxe, faits pour être reliés. Dans les bibliothèques de la bonne société, on trouvait peu de livres “dans leur jus”. Petit à petit la production a augmenté, et le livre est devenu un objet grand public.

Les librairies aussi ont changé. Avant, il y avait un comptoir, on demandait l’ouvrage qu’on voulait. On ne touchait pas. Quand les grandes surfaces apparaissent et se mettent à vendre des livres, les librairies s’adaptent. Elles présentent les livres sur les tables et deviennent un lieu où on circule. C’est le moment où apparaissent les jaquettes illustrées, dans les années 1950. Le livre doit se distinguer en librairie, tant par la couverture que par l’arrière, et le lecteur doit savoir ce qu’il y a dedans.
A propos de cette évolution, Genette note dans «Seuils» quelque chose d’intéressant. Le «prière d’insérer» était destiné aux journaux, et donc indirectement au public, «au sens le plus vaste et le plus commercial». Durablement imprimé sur le livre, il s’adresse désormais «à une instance plus indécise [...], cette frange déjà restreinte du public qui fréquente les librairies et consulte les couvertures». L’irritante quatrième de «couv» contemporaine, avec son hard marketing du bon goût littéraire, fait son apparition.

[Rien] (ou presque)

Dans un premier temps, certaines maisons, comme Minuit ou José Corti, résistent et laissent leurs versos immaculés, ce qui a évidemment une classe folle. Mais elles ont depuis cédé. En 2012, Fabienne Raphoz, chez Corti, déclarait au «Magazine littéraire» :
Si nous pouvions encore nous en passer, cela ne me gênerait pas. Mais vouloir se démarquer à tout prix aurait un côté hautain ou élitiste, que nous ne recherchons pas. C’est pourquoi nous jouons le jeu.
Les Editions de Minuit ont imposé le style de la quatrième chic: concise, énigmatique. Celle de Jean- Philippe Toussaint, qui publie «Football» en septembre :
C’est peut-être l’enjeu secret de ces lignes, essayer de transformer le football, sa matière vulgaire, grossière et périssable, en une forme immuable, liée aux saisons, à lalancolie, au temps et à l’enfance.
P.O.L a repris la formule à son compte. La quatrième regarde le livre de l’extérieur, mais en fait partie. Nicolas Fargues, au dos d’«Au pays du p’tit», lui donne le même narrateur que son récit, et en fait une sorte d’appendice :
J’enseigne la sociologie à l’université et j’ai 44 ans. Je viens de publier une étude violemment critique sur la culture et les moeurs françaises et je n’accorde plus d’importance à grand-chose dans la vie.
Chez Allia, Gérard Berréby se contente d’une phrase tirée du texte, balancée telle quelle, souvent obscure. Dans «Fordetroit», d’Alexandre Friederich, immersion à Detroit, ville en faillite, de l’écrivain suisse qui avait l’an dernier passé trois semaines dans des avions low cost pour écrire «easyJet», on lit simplement : «En coulisse il se dit que les vitres teintées ont pour fonction de cacher le vide.»
Peut-on ne rien écrire au dos d’un livre ? Thomas Simonnet, quand il a pris la direction de la collection «L’Arbalète» chez Gallimard, a d’abord voulu «[se] débarrasser de tout». Aujourd’hui, sa collection est une exception chez Gallimard: il se permet des quatrièmes de quelques lignes. La maison, normalement, l’interdit. Elle les juge «racoleuses» et irrespectueuses pour le lecteur. «L’idée est de ne pas tendre vers le pitch. Chez P.O.L, ça a un sens, parce qu’ils sont liés à la tradition minimaliste. C’est autoréférentiel.»
Simonnet travaille aussi pour la collection Blanche.
Faire les quatrièmes pour la Blanche n’a rien à voir. Les auteurs sont plus connus, et plus attendus. Ils ont établi une relation de confiance avec leurs lecteurs. Il faut respecter ça, et en même temps ne pas se contenter de les résumer à ce qu'ils ont fait auparavant. Du coup il y a une attente paradoxale du même et du différent. Et puis ils regardent de plus près. Certains le prennent très en main, d'autres demandent d'être sobre, d'autres encore veulent quelque chose de très commercial.
Dans la Blanche, Simonnet s'occupe notamment de Philippe Djian. «C'est quelqu'un qui tient beaucoup à son style, dit-il, mais il fait confiance à ses éditeurs. Et j'ai remarqué que j'avais une manière très particulière d'écrire ses quatrièmes.» Tout comme Myriam Anderson chez Actes Sud, qui a dû s'occuper de «Boussole», le nouveau roman de Mathias Enard, très attendu.
J’ai été très proche de ce texte, pendant plusieurs années. Je l'ai lu comme un feuilleton. Et en écrivant la quatrième, il y a eu comme un effet miroir. Je n'ai pas essayé d'écrire comme Mathias, mais mon texte a été contaminé par le livre. Il le reflète.

"Desperate Housewives par Virginia Woolf"

Aux prises avec des impératifs de légitimation littéraire et d'efficacité commerciale, les grandes maisons n’arrivent pas à se départir du plan «résumé-commentaire» et de cette langue intermédiaire, à mi-chemin entre celle du critique universitaire et celle du représentant de commerce, qui donnent des phrases étouffe-chrétien comme: «“7” compose une image nouvelle de la psyché de l’homme contemporain, de ses doutes et de ses croyances nécessaires» (au dos du prochain roman de Tristan Garcia, chez Gallimard).
Dans les quatrièmes de la rentrée, qui ressemblent à celle de l'an passé et à celles de l'an prochain, on trouve:
- de la psychologie 100% de matière grasse: «Pour "tenter de vivre", il faut abandonner plusieurs "moi" derrière soi. Mais le peut-on ?» («Il faut tenter de vivre» d’Eric Faye, Stock) ;
- des résumés trop précis: «Et puis il y a Forgeaud, le boss du marché, protecteur incontournable et despote au passé obscur, Forgeaud qui, frappé par la beauté de Jeanne, en perd le souffle et se promet de la posséder avant l’été.» («La Saison des Bijoux» d’Eric Holder, Seuil) ;
- de la publicité lourde: «Plus que jamais dans son élément, Eric Holder s’empare de cette saison mouvementée au goût de sel, prétexte à un exercice virtuose de portraitiste, à des scènes et des tableaux qui réservent un régal de lecture.» (Eric Holder à nouveau) ;
- du pathos: «Un voyage sans retour, ayant pour seules issues la violence et la mort.» («La Terre sous les ongles» d’Alexandre Civico, Rivages).
Grasset se démarque par des quatrièmes plutôt sobres, où la citation prime. La palme de la longue «tartine dissertative», comme dit un éditeur mauvaise langue, revient sans conteste à Actes Sud. Le nouveau Mathias Enard est
un pont jeté entre l’Occident et l’Orient, entre hier et demain, bâti sur l’inventaire amoureux de siècles de fascination, d’influences et de traces sensibles et tenaces, pour tenter d’apaiser les feux du présent. 
Dans «Notre désir est sans remède»,
Mathieu Larnaudie, qui attaque (comme on le dirait d’un acide) le réel par la fiction pour donner à penser le contemporain, livre une réflexion politique sur l’image et l’individu.
C'est même devenu un style. En région parisienne, un collectif de libraires a créé un jeu: reconnaître les quatrièmes Actes Sud. Certains dans la maison soupirent devant leur lourdeur, mais les éditeurs tiennent à leur ligne.
On assume, même si on entend régulièrement “le Masque et la Plume” se moquer de nous, dit Myriam Anderson. On essaie d’être professionnels vis-à-vis de notre lectorat. On veut leur transmettre le plus d’informations possible.
En même temps, il n’est pas évident de dire simplement de quel bois littéraire un roman se chauffe. Certains plâtrent la quatrième de références. «J’ai commis des choses impérissables», rigole Olivier Cohen:
Pour un livre de Rachel Cusk, “Arlington Park”, j’avais écrit : “Comme si Virginia Woolf avait écrit un épisode de ‘Desperate Housewives’.”

Puis elle est venue à Paris, et au cours d’une réception elle a hurlé: “Et, contrairement à ce que dit mon éditeur français, mon livre n’a rien à voir avec ‘Desperate Housewives’. Je hais cette série, qui est un summum de vulgarité !’’ Elle était furieuse. En même temps, je n’en étais pas mécontent, de ma formule. Ça donnait envie. Ça reste de la réclame.
David Caviglioli

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire